Cristina Rodriguez, Sporus

¤ Cristina Rodriguez
Sporus, 2001 (sous le titre ‘Moi Sporus, Prêtre et putain)
Ed. Imperiali Tartaro, 2014

sporus10

¤ 4ème de couverture

Sporus a un destin qui pourrait surprendre les dieux eux-mêmes. Qui aurait parié un sesterce sur l avenir de cet homme, un enfant prostitué et exploité par sa marâtre dans un bouge infâme de Subure ?
De tribulation en tribulation, Sporus devient prêtre de Cybèle, une déesse orientale dont le culte inspire des sentiments très partagés à Rome. Il est tout à la fois sacré et eunuque, respecté mais inculte, indiscipliné et rebelle, mais irrésistiblement charmeur, et ses imprudences lui valent bien des déboires.
Néron lui-même ne reste pas insensible à ce Sporus, et fait de lui son favori et même son épouse avant de sombrer dans la folie et la mort.
Un roman entre banquets, intrigues, fêtes et voyages, qui dévoile le jeune prêtre Sporus. Il apprendra à ses dépens que la cour de Rome peut être aussi dangereuse que les forêts de Germanie…
Chaque détail décrit par Cristina Rodríguez (alias Claude Neix) est fidèle à la réalité historique et, en contrepoint, c est la fin d un règne celui de Néron la fin d une dynastie celle des Julio-Claudiens que l auteure raconte avec émotion.

¤ Avis

Ces derniers temps j’ai lu. Beaucoup lu. Beaucoup plus vite que je ne rédige ces avis. Du coup je ne compte plus les livres « en retard » et honnêtement je crois bien que toute ne bénéficieront pas de quelques lignes. À lire, lire et lire sans rédiger quoique ce soit et bien…. certaines lectures sont désormais bien lointaines.

Donc commençons avec le tout dernier et fraîchement lu : Sporus de Cristina Rodriguez.

Je vais être directe : encore un coup de cœur, encore une réussite pour cette auteur que je ne présente plus et qui a toujours su me toucher et me séduire.

Cristina Rodriguez c’est l’auteur de la découverte surprise il y a maintenant fort fort longtemps quand je traînais encore un peu sur les réseaux sociaux littéraires avec un minimum d’assiduité. J’avais gagné le livre en échange d’un avis et honnêtement pensais alors plutôt m’arracher les cheveux car l’ouvrage, L’Aphrodite profanée, était présenté comme un roman historique. Largement refroidie d’expériences désastreuses je m’attendais au pire et me demandais si je n’étais pas maso de demander un tel ouvrage. Et là. Bim. Ni une, ni deux l’auteur m’a happé entre ses pages, lié à son histoire et rien à faire à la fin il fallait que je me procure les deux autres tomes des aventures de Kaeso le prétorien. Pour l’un et l’autre même affaire : j’ai ouvert le roman et n’en suis ressortie qu’à la toute fin, confirmant ainsi mon coup de cœur pour l’auteur et sa série.

Puis un jour, je suis tombée sur Sporus… Bien évidement je me suis empressée de l’acheter et finalement je l’ai lu, en m’interrogeant tout de même un peu. Même auteur certes. Même auteur coup de cœur certes. Mais allais-je accrocher à une autre aventure ?

Réponse : Oui.

Sporus est assez différent des aventures de Kaeso et pourtant bien semblable en pas mal de points. C’est étrange comme impression, mais je me serais presque attendue à voir surgir le prétorien. Certes bien plus vieux puisque l’histoire se passe environ 40 ans plus tard, sous Néron et non plus sous Tibère et certes l’auteur à écrit Sporus avant Kaeso, mais cela n’a pas empêché mon cœur se mettait à battre la chamade à chaque mention d’un vieux prétorien…

Amusant avec le recul.

Évidement là où l’auteur a touché dans le mille c’est bien avec sa description de Rome. Ma ville de cœur.

Et d’avoir lu Sporus alors qu’il semble que je sois rentrée en France pour un bout de temps et que je ne reverrais pas la Ville Éternelle avant au moins plusieurs mois a sans doute pas mal joué sur mon coup de cœur. Certes la Rome donnée par Cristina Rodriguez est la Rome antique, une ville qui n’a plus grand chose à voir avec la Rome contemporaine, mais c’est aussi une ville que je connais très bien grâce à ma formation. Deux villes que je superpose si facilement à que c’en est du pareil au même. Un peu comme avec ces images de reconstructions sur feuilles transparentes qui se superpose aux feuilles vestiges des livres didactiques….

J’ai vraiment aimé me retrouver à ma balader dans la Domus Aurea, sur le Forum, même dans le Subure. J’ai aimé retrouver les odeurs des jardins et les lumières si particulières alors que je n’étais que dans mon lit. Je crois même avoir parfois arrêté ma lecture juste pour savourer les souvenirs que les descriptions de l’auteur faisaient remonter. Certes ce n’est pas du tout objectif comme argument et je me doute bien que cela ne peut pas fonctionner avec n’importe quel lecteur, mais le fait est là : avec moi oui la magie a prise. Et bien prise.

Parce que Rome me manque.

Parce que Rome est une ville extraordinaire.

Parce que je l’ai un peu retrouvé entre ces lignes.

Ce petit moment sentimental clos passons aux autres éléments.

L’emprise historique.

Forcément à lire un « roman historique » je m’attends toujours au pire. Et c’est là que Crisitina Rodriguez me séduit encore une fois. Non seulement elle précise assez régulièrement que son roman est un roman et non un précis d’histoire – donc qu’il ne faut pas prendre comptant tout ce qui est écrit – mais elle apporte en note de bas de page des petites indications et précisions historiques.

Ne vous affolez d’ailleurs pas à ce propos, il n’y a en pas non plus des centaines. À peine une quarantaine dont la grande majorité se justifie pour des précisions de dates puisqu’elles sont données dans l’histoire écrite à la première personne selon la mode calendaire romaine et non la notre. Autant vous dire que j’adore.

Le premier point peut vous sembler évidement et pourtant… Oui un auteur peut faire ce qu’il veut. Il est le seul maître de son récit. Bien entendu. Mais lorsqu’il manipule l’Histoire ça devient problématique car l’Histoire est écrite. Alors certes il peut en changer le cours. À ce moment on entre dans le domaine des uchronies et ça me va : tant que c’est annoncé et assumé. En fait ce qui me fait enrager c’est quand un auteur fait ce qu’il veut de l’Histoire juste parce qu’il ne connaît rien à l’époque dans laquelle il place son histoire, qu’il place son histoire dans une époque pour « donner une couleur » sans avoir fait des recherches – et pas quatre minutes sur Wikipedia j’entends – et qu’il revendique l’étiquette roman historique. Ça, ça me…. arrrrrgggg. Bien sur on peut me répondre «  oui mais c’est pas l’époque qui est importante, c’est l’histoire ». Je crois que là c’est pire que tout parce qu’à ce moment là, mais bon sang de bon soir, pourquoi avoir cherché une emprise historique. Si il n’y a « que l’histoire qui compte », pourquoi ne pas l’avoir écrite de nos jours, dans un monde que l’auteur connaît au moins un minimum ? Une pseudo couleur ratée qui n’apportera rien d’autre que du négatif ? Bref long débat sur la question et je sais que je ne suis pas forcément objective et dois mettre de l’eau dans mon vin. Au moins un peu.

Cristina Rodriguez en revanche a clairement fait de longues recherches sur la Rome néronienne, sur le mode de vie des romains de la fin du 1er s, leur religion – notamment Cybèle, leurs habitudes, pratiques… bref sur cette société qui n’est pas la notre. Et j’insiste bien sur ce point. Les noms ne sont pas choisis au hasard, les lieux sont resitués tels qu’ils étaient ou du moins tels que nous supposons qu’ils étaient via les diverses recherches menées et l’Histoire – pour ce qui nous en a été transmis – est respectée. D’ailleurs à la toute fin du roman elle indique ces points dans un avertissement sur l’aspect historique qui du coup fait office de pacte avec le lecteur. Elle s’y explique sur les libertés prises, sur les partis pris, sur pourquoi elle a écrit comme elle a écrit.

Cette précaution prise vis à vis de l’Histoire, ainsi que la rigueur des recherches menées classe indéniablement Sporus – peut être plus que Kaeso d’ailleurs – parmi les meilleurs et surtout parmi les vrais romans historiques.

Bien évidement Rome et l’Histoire ne sont pas les seuls éléments à m’avoir plu. Sinon je ne lirais pas de romans sur la Rome antique mais uniquement des précis et autres monographies.

Sporus est donc écrit à la première personne et ce n’est pas à négliger. Ce n’est pas un secret je ne suis pas une grande admiratrice de ce type d’écriture car souvent le regard porté sur l’univers et l’histoire développés par l’auteur m’est trop étroit : celui du seul « je ». Ce roman n’échappe pas à cet effet, pourtant, dans ce cas précis ce point de vue est très intéressant. Pardonnez moi car je retourne sur l’Histoire. En effet ce « je » n’est autre que Sporus lui-même, c’est à dire un esclave de Subure, le quartier le plus glauque et malfamé de Rome. Certes il va s’élever puisqu’il va devenir prêtre de Cybèle, être affranchis et entré dans l’entourage impérial. Mais cela n’enlève rien à son caractère plébéien. Le regard qu’il va donc porter sur cette haute société, celle qui a fait l’Histoire, est donc celle d’un « petit », d’un non initié aux mystères de la politique, contrairement aux auteurs qui nous ont rapporté l’Histoire. C’est ce regard qui est intéressant. Et comme j’ai ris quand il envoi sur les roses Galba et Néron. Le premier sans savoir évidement qu’il sera le prochain empereur et le second sans savoir qu’il s’agit de l’empereur.

Le personnage en lui même est d’ailleurs des plus intéressants. Bien réel et dont on ne sait d’ailleurs que peu de choses. J’ai aimé le voir ressurgir. Un peu à la manière de Vorenus dans la série Rome qui est lui aussi un personnage réel, mentionné dans la guerre des Gaules et qui pouvait se prêter au même jeu. D’ailleurs dans les deux cas, les auteurs/scénaristes ont su jouer habilement entre Histoire et histoire, puiser dans la première sans non plus trop en faire mais suffisamment pour donner du corps et de la justesse à la seconde. Oui c’est cela sans doute qui me plaît : cet équilibre très difficile à atteindre.

Pourtant Sporus n’est pas un prétexte à raconter l’Histoire, bien loin de là. Il est une histoire. Une histoire fabuleuse, tragique, dramatique, drôle, haletante… Sporus c’est un roman historique mais aussi des mémoires. L’Histoire est là parce qu’elle intrinsèque à chaque individu qui vit et qui s’y inscrit. Certains de ces individus laisseront une trace, d’autres non mais tous l’auront vécu. Et c’est ce qu’il se passe avec Sporus. Ce roman est le récit d’une vie. Sa vie.

L’auteur nous raconte l’enfance du personnage. Si elle nous paraît à nous tragique, inconcevable, horrible, elle n’en est pas moins normal pour un enfant de la condition de Sporus. D’ailleurs j’ai aimé la manière dont il la raconte, avec ce qu’on aurait tendance à appeler du détachement mais qui n’est tout simplement que l’expression de ce qui est évident. Plus que l’enfance passée à se prostituer ce qui m’a touché est le moment où il est séparé de Tuccia.

Puis elle continue avec son adolescence et son arrivée au temple. J’ai vraiment aimé tout le cheminement mental du personnage qui est particulièrement bien construit. Quand il comprend que son destin se résume à devenir un esclave à la condition encore pire qu’au Subure ou un eunuque au service Cybèle, il ne cesse de passer de l’acceptation au refus. Et que dire du passage de cette transe où il n’a plus aucun doute et qu’il devient un galle à part entière ? Tout bonnement fabuleux. Toutes les petites aventures qu’il vit au temple sont autant de morceaux de vie, des éléments anodins, sans réelles importances comme lorsqu’avec Lucidus ils n’en ont rien a faire des prières et qu’ils parlent pendant le prêche d’Animus, ou encore ses petites ballades dans les jardins de l’Esquilin, son amour pour l’aurige, ses erreurs, ses désillusions et la manière dont au final il s’y accommode …

Et ainsi de suite, jusqu’à son affranchissement et son arrivée dans l’entourage de Néron. En réalité l’Histoire n’était pas vraiment présente jusqu’à ce moment, bien évidement, mais là et bien l’auteur ne pouvait guère faire autrement et comme je l’ai déjà mentionné elle s’en sort avec brio. Dans son avertissement elle craint de « faire bondir bien des puristes ». Certes, mes prédilections vont à la fin de la République mais j’ai tout de même un assez bon bagage pour le 1er s. et je dois dire que rien ne m’a vraiment choqué. Des simplifications oui, mais sinon il faut être objectif, ce serait chiant à lire et comme elle l’a bien souligné dans ce même avertissement aberrant dans un récit vu à travers les yeux d’un ignorant comme Sporus. Que des esclaves ayant toujours baigné dans les milieux patriciens et à plus forte raisons à la cour impériale soit capable de raisonner et d’intriguer oui, mais une ancienne putain de Subure qui a passé la moitié de sa vie enfermée dans un temple ? Et pourquoi pas une marmotte verte fluo qui m’apporte mon thé !

Je pourrais parler d’encore tellement de choses….

Au final, comme avec ses précédents ouvrages lus, Cristina Rodriguez m’a encore une fois convaincue et séduite. J’ai passé un très agréable moment de lecture, bien que trop court à mon goût. La justesse de l’environnement, des personnages, mais aussi le jeu savamment orchestré des émotions suscitées, entre humour, tragédie, larmes, rires, pitié, émerveillement…, n’ont d’égal que la plume fluide parfois acérée, parfois douce dont elle fait preuve. Grâce à cet ouvrage j’ai retrouvé un peu de ma Rome qui me manque (les premiers mois de sevrage sont toujours les plus difficiles).

Bref un coup de cœur. Encore

PS : Petite chose anecdotique pour beaucoup mais qui a beaucoup de valeur pour moi : une partie des bénéfices du livre vont à la recherche scientifique. Et ça, c’est vraiment, vraiment super.

PPS : J’aime beaucoup la couverture et vient tout juste comprendre le O du Sporus avec son signe de l’homme… brisé, émasculé.

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